Peur de choisir : pourquoi l'indécision est le vrai renoncement ?
Choisir n'est pas renoncer, c'est enfin exister.
On m'a répété cette phrase de nombreuses fois, en consultation comme ailleurs, presque toujours avec un air résigné : "Choisir, c'est renoncer." Je comprends l'intention derrière cette formule, mais je ne la partage pas, et je vais même aller plus loin : je la trouve discrètement dangereuse. Parce qu'à force de la croire, beaucoup de gens finissent par ne plus rien choisir du tout, convaincus de se protéger, alors qu'ils s'immobilisent simplement.
Ma conviction, forgée par mon expérience dans l'accompagnement des couples et des individus face à leurs carrefours de vie, est exactement inverse : ne pas choisir, c'est renoncer à soi.
L'absence de choix n'est pas une protection, c'est une paralysie.
Il existe une croyance tenace selon laquelle attendre, hésiter indéfiniment, garder toutes les options ouvertes, serait une forme de sagesse prudente. En réalité, c'est souvent l'inverse qui se produit. Ne pas choisir, ce n'est pas rester disponible à tout. C'est simplement rester immobile, suspendu entre plusieurs vies possibles, sans en habiter sincèrement aucune.
Camille illustre bien ce piège. Depuis trois ans, elle hésite entre rester dans sa relation stable mais un peu tiède, et la quitter pour se donner une chance ailleurs. Elle n'a jamais tranché, par peur de se tromper dans un sens comme dans l'autre. Résultat, elle ne vit pleinement ni l'un ni l'autre. Elle n'est jamais totalement présente dans sa relation actuelle, puisqu'une partie d'elle imagine déjà la sortie. Et elle n'avance jamais vers autre chose non plus, puisqu'une autre partie d'elle s'accroche à ce qu'elle connaît. Trois années suspendues, pas trois années vécues.
Pourquoi choisir ouvre des portes plutôt que de les fermer.
L'erreur de perspective, à mon sens, vient d'une image fausse qu'on se fait du choix : celle d'un couloir qui se referme derrière nous à mesure qu'on avance. Mais un choix n'est pas une fermeture. C'est, au contraire, l'unique façon d'ouvrir réellement une porte, n'importe laquelle, plutôt que de rester éternellement sur le palier à contempler toutes les issues possibles sans jamais en franchir une seule.
Ne pas choisir donne l'illusion confortable de garder toutes les options vivantes. En réalité, cela revient à les maintenir toutes fermées en même temps, puisqu'aucune n'est jamais réellement activée. C'est un peu comme vouloir goûter tous les plats d'un menu en refusant obstinément d'en commander un seul : on finit simplement le ventre vide, devant une carte qu'on connaît par cœur.
Se tromper fait aussi partie du chemin, et ce n'est pas si grave.
Il existe une autre peur, intimement liée à la première, qui paralyse énormément de monde : celle de choisir, puis de se rendre compte, quelques mois plus tard, que ce choix ne correspondait finalement pas. On imagine alors cette expérience comme un échec cuisant, presque une preuve d'incompétence existentielle.
C'est une lecture bien trop sévère. Se tromper dans un choix n'efface jamais ce qu'il nous a appris sur nous mêmes en chemin. Et surtout, l'immense majorité des choix de vie ne sont pas aussi irréversibles qu'on se plaît à le croire sous l'effet de l'angoisse. On a le droit de choisir, puis de changer d'avis plus tard, sans que cela annule la valeur du choix initial. Un chemin qu'on quitte en cours de route reste un chemin parcouru, pas un chemin raté.
Dans les relations amoureuses, ce mécanisme fait particulièrement des ravages.
En thérapie de couple comme en accompagnement individuel, je vois régulièrement cette même indécision chronique transposée à la sphère amoureuse. Rester dans une relation sans réellement s'y engager, par peur de passer à côté d'une meilleure option ailleurs. Ou au contraire, refuser catégoriquement de s'engager dans une nouvelle histoire, par peur de revivre une ancienne souffrance.
Dans les deux cas, le mécanisme reste identique : une énergie précieuse dépensée à éviter le choix, plutôt qu'à habiter pleinement celui qu'on pourrait faire. Les thérapies cognitivo comportementales offrent ici un outil très concret : repérer la pensée automatique qui alimente cette paralysie, souvent formulée ainsi, presque mot pour mot, d'une personne à l'autre : "et si je me trompais." Une question qui, soit dit en passant, n'a jamais empêché personne de se tromper. Elle a simplement empêché d'avancer.
Faire un choix, c'est se remettre en mouvement.
Choisir, au fond, n'est jamais une perte sèche. C'est un acte de vie, au sens le plus littéral du terme : un mouvement, une direction, une mise en action de soi dans le réel plutôt que dans l'hypothèse permanente. Ne pas choisir donne l'impression rassurante de ne rien risquer. En vérité, cela revient à risquer le pire des scénarios : celui de ne jamais vraiment vivre sa propre vie, occupé à en surveiller toutes les issues sans jamais en emprunter une seule.
La prochaine fois que vous hésiterez longuement devant une décision importante, qu'elle concerne votre couple, votre travail ou votre vie personnelle, essayez de remplacer la question "qu'est ce que je vais perdre en choisissant" par celle ci, bien plus féconde : "qu'est ce que je suis en train de perdre, chaque jour, en ne choisissant pas." La réponse, bien souvent, suffit à elle seule à remettre en mouvement ce qui semblait figé depuis trop longtemps.





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